Interview d'un enseignant camerounais sur la pensée critique en classe

Interview d'un enseignant camerounais sur la pensée critique en classe

10/3/20263 min temps de lecture

a tripod with a camera attached to it
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Dans nos salles de classe camerounaises, l’intelligence se mesure encore souvent à la capacité de restituer fidèlement un cours. L’élève appliqué est celui qui reproduit sans erreur tandis que celui qui questionne, nuance ou conteste risque parfois d’être perçu comme dissipé, insolent ou simplement « compliqué ». Pourtant, à l’heure où les réseaux sociaux accélèrent la circulation des rumeurs et où l’intelligence artificielle produit des réponses instantanées, la question n’est plus seulement de savoir ce que les élèves apprennent, mais comment ils apprennent à penser.

Nous avons échangé avec M. Titus Onguene, enseignant du primaire au Cameroun, au GBHS Dorcas, depuis plus de quinze ans.

Question : Quand vous entendez l’expression « pensée critique », à quoi pensez-vous concrètement ?

Je pense d’abord à la capacité de suspendre son adhésion immédiate. Dans nos classes, beaucoup d’élèves cherchent la bonne réponse avant même d’avoir compris la question. La pensée critique commence lorsqu’un élève ose demander : « Comment le savons-nous ? » ou « Existe-t-il une autre manière de voir ce problème ? » mIl ne s’agit pas d’apprendre aux enfants à contester systématiquement l’enseignant. Il s’agit de leur apprendre que toute information possède une origine, un contexte et parfois des limites.

Question : L’école camerounaise laisse-t-elle suffisamment de place à cette démarche ?

Nos programmes comportent des ambitions intellectuelles réelles, mais la pratique quotidienne reste fortement marquée par la pression des examens, le volume des contenus et la culture de la bonne réponse unique. L’enseignant dispose rarement du temps nécessaire pour explorer les hésitations, les contradictions ou les interprétations différentes. Beaucoup d’élèves deviennent très compétents pour mémoriser, mais peu entraînés à argumenter. Or, une société démocratique a besoin de citoyens capables d’évaluer une information, de distinguer une opinion d’un fait et d’accepter la complexité.

Question : Comment introduire la pensée critique sans bouleverser complètement les pratiques pédagogiques ?

Il ne faut pas imaginer des réformes spectaculaires. Une simple question peut changer l’atmosphère d’une classe : « Pourquoi pensez-vous cela ? » ou encore « Qui n’est pas d’accord et pour quelles raisons ? »

L’enseignant n’abandonne pas son rôle, bien au contrtaire, il élargit l’espace intellectuel de ses apprenants. Lorsque les élèves comprennent qu’ils peuvent justifier une position, comparer des sources ou reconnaître une erreur sans être humiliés, ils développent progressivement une autonomie intellectuelle.

Question : Les fausses informations constituent-elles aujourd’hui un défi pédagogique ?

Énormément. Les élèves arrivent en classe avec des contenus vus sur les réseaux sociaux, des vidéos ou encore des affirmations virales. Certains considèrent qu’une information largement partagée est nécessairement vraie.

L’école ne peut plus être seulement un lieu de transmission des savoirs. Elle doit devenir un lieu d’examen des savoirs. Apprendre à vérifier une source, à identifier une manipulation émotionnelle ou à repérer un raisonnement trompeur devient une compétence aussi importante que certaines connaissances disciplinaires.

Question : Quel rôle l’enseignant doit-il jouer dans cette évolution ?

L’enseignant ne doit pas être seulement celui qui possède les réponses. Il doit aussi être celui qui montre comment on cherche, comment on doute et comment on vérifie. Les élèves observent autant notre manière de raisonner que les contenus que nous enseignons. Former l’esprit critique, ce n’est pas fabriquer des élèves méfiants ou rebelles. C’est former des individus capables de jugement.

Dans un contexte où l’information circule plus vite que sa vérification, la pensée critique cesse d’être une compétence supplémentaire. Elle devient, avant toute chose une condition de la citoyenneté, de la responsabilité et de la liberté intellectuelle. Pour l’école camerounaise, l’enjeu n’est peut-être pas seulement d’enseigner davantage, mais d’apprendre aux élèves à habiter leurs connaissances avec discernement.


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